Du Bourdon au Bâton
L’histoire du bourdon du pèlerin est particulièrement intéressante, car elle montre comment un objet à la fois pratique, symbolique et identitaire a progressivement donné naissance, par une évolution très longue, aux bâtons de marche et de trekking que nous connaissons aujourd’hui.
1. Avant le bourdon : le bâton, compagnon du marcheur
Le bâton de marche est bien plus ancien que le pèlerinage chrétien. Depuis l’Antiquité, et probablement bien avant, les voyageurs utilisent des bâtons pour s’appuyer sur les terrains difficiles, franchir des passages escarpés ou simplement soulager leurs jambes. L’usage de bâtons pour se déplacer à pied est attesté comme une pratique très ancienne.
Le futur bourdon n’est donc pas une invention des pèlerins. Ce qui est nouveau au Moyen Âge, c’est qu’un simple bâton va devenir un attribut reconnaissable du pèlerin.
2. Le bourdon apparaît avec le grand essor des pèlerinages
À partir des XIe-XIIe siècles, les grands pèlerinages européens prennent une ampleur considérable : Rome, Jérusalem et surtout Saint-Jacques-de-Compostelle.
Le pèlerin part alors pour un voyage qui peut durer plusieurs mois. Il marche sur des chemins difficiles, traverse des forêts, des montagnes, des rivières et des régions parfois dangereuses.
Le bâton devient indispensable.
Mais il acquiert aussi une dimension symbolique.
Au XIIe siècle, l’image du pèlerin de Saint-Jacques se fixe progressivement autour de plusieurs attributs : le bourdon, la besace, le chapeau, puis la coquille. La Société Française des Amis de Saint-Jacques souligne notamment qu’à partir du XIIe siècle, le pèlerin est représenté avec le bourdon et la besace. (1)
Le bourdon devient donc à la fois :
- un appui physique ;
- un instrument pour franchir les obstacles ;
- un moyen de se défendre ;
- un objet permettant d’être reconnu comme pèlerin ;
- et progressivement un symbole du chemin spirituel.
3. Pourquoi l'appelle-t-on « bourdon » ?
L’origine du mot est intéressante.
Le terme bourdon est probablement lié à un ancien sens désignant un support ou un bâton, avec une histoire étymologique complexe. Une étude publiée dans Cahiers de civilisation médiévale rappelle également que le terme avait d’abord été employé pour désigner la mule, avant de passer, par métaphore, au bâton ferré du piéton. (2)
Le mot apparaît déjà dans la littérature médiévale : au XIIe siècle, des textes décrivent ainsi le pèlerin avec son bourdon et son équipement de voyage. (3)
4. Un véritable « troisième pied »
Le bourdon n’était pas seulement décoratif.
Le Codex Calixtinus, qui constitue l’une des grandes sources médiévales sur le pèlerinage à Compostelle, donne au bâton une signification particulièrement forte.
Le bourdon est présenté comme une sorte de « troisième pied » permettant au pèlerin de progresser.
Il possède également une fonction défensive : le pèlerin peut s’en servir contre les animaux ou les individus dangereux. Les représentations et les sources médiévales montrent ainsi un bâton suffisamment robuste pour être véritablement utilitaire.
Il faut donc imaginer le bourdon médiéval comme quelque chose de beaucoup plus proche d’une canne robuste de voyage que de nos bâtons modernes ultralégers.
5. Un bâton qui évolue
Son apparence change progressivement.
Les représentations iconographiques montrent une évolution assez intéressante :
Au début :
- bâton relativement court ;
- simple manche ;
- extrémité ferrée ;
- fonction essentiellement pratique.
Puis :
- bâton plus long ;
- parfois un ou deux pommeaux ;
- parfois un crochet ;
- possibilité d’y suspendre une gourde, un sac ou d’autres objets.
Le bourdon devient alors presque un outil multifonction du voyageur.
L’extrémité métallique protège le bois contre l’usure et permet également de prendre appui sur des terrains difficiles.
Des recherches archéologiques montrent d’ailleurs que les parties métalliques sont souvent les seuls éléments conservés des anciens bourdons.
6. Du symbole religieux à la canne de marche
À partir de l’époque moderne, le bourdon perd progressivement une partie de sa fonction spécifiquement religieuse.
Le pèlerinage continue, mais les modes de déplacement changent.
Les voyageurs utilisent davantage :
- les routes aménagées ;
- les chevaux et les mules ;
- les voitures puis les moyens de transport modernes.
Le bâton reste néanmoins présent chez les marcheurs, les montagnards, les bergers et les voyageurs.
Il cesse progressivement d’être exclusivement « le bâton du pèlerin » pour devenir plus généralement une canne de marche.
C’est une étape essentielle de son évolution.
7. XIXe-XXe siècles : la naissance de la canne moderne
Avec le développement de la randonnée et de l’alpinisme, le bâton devient progressivement un équipement sportif.
La logique change.
Le bourdon était essentiellement : un bâton sur lequel on s’appuie.
La canne de randonnée devient : un instrument qui accompagne le mouvement.
Puis les randonneurs commencent à utiliser deux bâtons.
C’est une révolution importante.
Avec deux points d’appui, le marcheur améliore son équilibre et peut répartir une partie de l’effort entre les jambes et les bras.
8. Du bâton de ski au bâton de marche nordique
Une étape décisive intervient au XXe siècle en Finlande.
Les skieurs de fond utilisent leurs bâtons pendant la saison sans neige pour conserver leur condition physique et leur gestuelle.
Dès les années 1930, des skieurs de fond finlandais pratiquent ainsi une forme d’entraînement estival avec leurs bâtons. Dans les années 1960, l’enseignante Leena Jääskeläinen contribue à diffuser la marche avec bâtons dans l’éducation physique. (4)
Dans les années 1990, le concept se transforme en véritable activité sportive.
En 1996, les premiers bâtons spécifiquement conçus pour cette pratique commencent à être développés et, en 1997, Exel lance ses premiers bâtons de Nordic Walking. Le terme « Nordic Walking » se diffuse alors internationalement. (5)
C’est l’une des racines directes du bâton de marche moderne.
9. Le grand changement : matériaux et technologie
Le bourdon médiéval était essentiellement constitué de : bois + fer.
Le bâton moderne peut être constitué de : aluminium, carbone, fibres composites + matériaux synthétiques.
Et surtout, il devient :
- beaucoup plus léger ;
- réglable en longueur ;
- parfois télescopique ;
- doté de poignées ergonomiques ;
- équipé de dragonnes ;
- muni de pointes interchangeables ;
- adapté à différents terrains.
On passe donc d’un objet artisanal à un équipement technique.
Les recherches sur les bâtons de trekking soulignent notamment leur utilisation pour diminuer les contraintes liées à la marche et au port du sac à dos.
10. Une étonnante continuité entre le bourdon et le bâton moderne
| Époque | Objet | Fonction principale |
| Antiquité | Bâton de marche | Appui, déplacement |
| Moyen Âge | Bourdon | Appui + protection + symbole |
| XVIe-XVIIIe siècles | Canne/bâton | Appui et déplacement |
| XIXe siècle | Canne de randonnée/alpinisme | Marche et montagne |
| XXe siècle | Bâton de ski | Propulsion et équilibre |
| Fin XXe siècle | Bâton de trekking | Équilibre + réduction des contraintes |
| XXIe siècle | Bâton moderne | Performance + confort + sécurité |
11. Et le pèlerin d'aujourd'hui ?
C’est là que l’histoire devient particulièrement intéressante pour le Chemin de Saint-Jacques.
Aujourd’hui, on rencontre trois générations de bâtons :
Le bourdon traditionnel
→ bois, souvent travaillé, parfois décoré, héritier direct de la tradition médiévale.
Le bâton de marche classique
→ généralement en bois ou en métal, simple et robuste.
Les bâtons télescopiques modernes
→ aluminium ou carbone, réglables, légers et conçus pour la randonnée.
Un récit de pèlerin publié par Compostelle France observe justement cette transformation : les pèlerins contemporains utilisent souvent deux bâtons télescopiques à poignées ergonomiques, qui leur donnent davantage l’apparence du randonneur que celle du pèlerin traditionnel. (6)
12. Mais le bourdon n'a pas disparu
Et c’est peut-être le point le plus beau de cette histoire.
Le bourdon moderne continue d’exister comme symbole du pèlerin.
Des artisans ont même entrepris de faire revivre cette tradition à partir des années 1990, en fabriquant à nouveau des bourdons destinés aux pèlerins de Compostelle. (7)
Ainsi, lorsqu’un pèlerin contemporain prend un bourdon en bois dans sa main, il ne prend pas simplement un bâton.
Il reprend un objet qui accompagne les pèlerins depuis des siècles.
On pourrait résumer cette évolution ainsi :
Le bâton aidait l’homme à marcher.
↓
Le bourdon a accompagné le pèlerin.
↓
La canne a aidé le voyageur.
↓
Le bâton de randonnée a accompagné le marcheur.
↓
Le bâton moderne est devenu un véritable outil technique.
Mais derrière le carbone, l’aluminium, les systèmes télescopiques et les poignées ergonomiques, il y a toujours le même geste :
poser un bâton devant soi et avancer.
Et c’est précisément ce qui donne au bourdon une dimension particulièrement forte: le bourdon peut être présenté comme
l’ancêtre symbolique de tous les bâtons de marche, reliant le pèlerin médiéval au randonneur d’aujourd’hui.
Guy Mattéo
Sources
(1) https://www.amis-de-compostelle.fr/le-chemin/un-peu-dhistoire/saint-jacques/?utm_source=chatgpt.com
(2) https://www.persee.fr/doc/ccmed_0007-9731_1958_num_1_3_1059?utm_source=chatgpt.com
(3) https://www.persee.fr/doc/ccmed_0007-9731_1958_num_1_3_1059?utm_source=chatgpt.com
(4) https://www.euactive.org/wp-content/uploads/2025/11/Handbook-walkers-AJ.pdf?utm_source=chatgpt.com
(5) https://www.euactive.org/wp-content/uploads/2025/11/Handbook-walkers-AJ.pdf?utm_source=chatgpt.com
(6) https://www.compostelle.fr/documentation/ressources/recits-de-pelerin/les-articles/article810?utm_source=chatgpt.com
(7) https://www.le-bourdon-du-pelerin.com/?utm_source=chatgpt.com